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2003 : Sale temps pour les anciens

Pendant longtemps, on s'est légitimement demandé s'il était possible de durer dans le rap. Dans ce genre musical où la barre du second album a été fatale à des centaines d'artistes et où les têtes tombent aussi vite que surgissent les nouvelles modes, les rappers qui ont compté sont rarement ceux qui comptent encore aujourd'hui. Bien entendu, on dénombre bien quelques old-timers à la carrière toujours florissante sur le plan commercial. Mais quasiment aucun ne parvient vraiment à construire une carrière intéressante d'un bout à l'autre d'un point de vue artistique (la majorité se contentant de répéter une formule bien rodée jusqu'à plus soif). Pourtant, au tournant du millénaire, on a commencé à croire en la possibilité d'une vraie longévité dans le milieu hautement concurrentiel du hip-hop. Au moment où Gangstarr sortit "Moment Of Truth" en 1998 et que nombre de critiques s'accordèrent pour dire que DJ Premier et Guru signaient là leur opus le plus abouti, on croyait détenir la réponse à nos interrogations. Par la suite, les comebacks réussis de Rakim, Brand Nubian, EPMD, Dr. Dre ou encore Masta Ace confirmèrent (du moins on le pensait) qu'il était possible de faire carrière sur la durée dans le rap tout en restant pertinent sur le plan artistique. Ceux qui parvenaient à garder leur intégrité et leur image tout en se remettant au goût du jour pouvaient reconquérir les faveurs des puristes et récolter à nouveau des critiques élogieuses… et même parfois un succès commercial.

Pourtant l'année passée nous amène à reconsidérer ces observations (ou plutôt à les nuancer). A la vue des 12 derniers mois, il semble en effet bien dur de dépasser la décennie de carrière. A ce titre, 2003 restera une année noire pour nombre des héros de notre jeunesse. L'hécatombe a fait peu de survivants. Si bien que même les plus grands ont commis des faux pas. Ainsi, avec le consternant "Politics Of The Business", Prince Paul s'est fourvoyé dans un album prétendument parodique qui a malheureusement rapidement viré en pantalonnade au goût amer. Ce DJ-producteur de génie à la discographie jusqu'ici exemplaire (de Stetasonic à "A Prince Among Thieves" en passant par Gravediggaz) a voulu singer les mauvaises habitudes du rap mainstream et de l'industrie du disque mais il s'est pris les pieds dans le tapis en tombant dans les travers de ses cibles. Dévaluant lui-même le niveau de ses productions pour nous refourguer des fonds de tiroir, il nous a pour le moins déçu… sans parvenir à nous dérider. Plus habitué à nous faire rigoler, Biz Markie a de son côté réussi à nous faire rire… mais d'un rire jaune. Alors que le maxi 'Turn Tha Party Out' nous avait laissé penser que le Biz pouvait signer un retour triomphant après 10 ans sans album à son nom, "Weekend Warrior" fut une désillusion cruelle. S'autoparodiant, l'ancien pitre du Juice Crew nous a livré un album fort en concessions mais sûrement pas en idées dont seules les photos délirantes resteront dans les mémoires. Avec ce LP très inégal où son talent comique n'a pu que trop rarement s'exprimer sur des bonnes productions, Biz a peut-être tiré sa dernière cartouche. Idem pour Diamond qui, après la déception suscitée par les maxis de The Omen, profita de la fin de l'année pour lâcher un "Grown Man Talk" dont on se serait bien passé… et qui confirme que l'âge d'or du D.I.T.C. s'éloigne de plus en plus.

Que dire à ce titre d'un Freddie Foxxx qui, privé de la puissance de feu de Pete Rock ou d'Alchemist, fit pâle figure chez BBE avec un "Konexion" d'une platitude telle qu'une semaine après sa sortie il n'était déjà plus qu'une source de regrets. Avec ce LP répétitif et tristement banal, l'insatiable Bumpy Knuckles était loin de réitérer la claque infligée aux jaloux sur "Industry Shakedown". On ne pouvait alors s'empêcher de penser que la quasi-absence de DJ Premier au générique de "Konexion" était pour quelque chose dans ces ratés… Mais, à la lumière du reste de 2003, on se demande si la présence de Premo aurait changé beaucoup de choses. En effet, le légendaire producteur new-yorkais a lui aussi eu beaucoup de mal à traverser l'année sans égratignure. Attendue comme un nouveau classique, la sixième livraison de Gangstarr "The Ownerz" s'est avérée n'être qu'un album sympathique (rien de plus) et un peu trop ressemblant à son prédécesseur au goût de beaucoup. Une déception pour les fans de longue date. Depuis 2-3 ans déjà, on sentait bien que Premier tirait un peu trop sur la corde et peinait à trouver un second souffle. Mais on continuait à se dire que, comme toujours, il dépoussiérerait ses productions à l'occasion de sa réunion avec Guru en y injectant de nouvelles composantes lui permettant de faire taire toutes les critiques et de redorer son blason. Mais il n'en fut rien. Pour la première fois de l'histoire de Gangstarr, c'est même Guru qui fut l'attraction principale de ce nouvel album du duo. Qui l'eut cru il y a encore un an?! Peu après, le refus par Dr. Dre de toutes les productions que Premo lui avait proposé pour le nouvel opus de Rakim fut un autre revers sérieux. Un revers qui confirmait la passe difficile que traversait (et traverse encore aujourd'hui) l'homme qui se cache derrière des classiques de la trempe de "The Sun Rises In The East" ou "Livin' Proof".

On ne peut parler de Rakim cette année sans évoquer le sombre imbroglio dans lequel il s'est retrouvé. Coincé entre impératifs commerciaux et ambitions artistiques démesurées, Rakim s'est en effet vu débarqué d'Aftermath avant même d'avoir pu sortir ce "Oh My God "que tout le monde attendait fébrilement. Passé par dessus bord comme un vulgaire débutant, The R ne sait toujours pas à l'heure qu'il est de quoi sera fait son futur. Tout comme Slick Rick, qui a passé la quasi-totalité de l'année en prison et dont la carrière semble pour le moins compromise. Si certains s'en sont mieux tirés et ont pu faire acte de présence dans les bacs des disquaires, les résultats ont rarement été très convaincants. Ainsi, PMD, Black Moon, Aceyalone, Rza, The Beatnuts ou les Hieroglyphics ont tous sorti des albums respectables mais loin de maintenir les standards de qualité qu'ils avaient eux-mêmes érigés par le passé. Idem pour le teacher KRS-One qui eut bien du mal à se tirer indemne de l'affaire qui l'opposa à Koch lors de la parution de "Kristyles". Mécontent de l'album mis en magasin par Koch, KRS-One eut beau sortir sous le manteau sa propre version du LP, force fut de reconnaître que l'album ne répondait pas entièrement aux attentes générées en 2002 par le retour en grâce de "The Mixtape" (et de sa version longue "Prophets vs. Profits").

Mais, à côté de ces petites baisses de régime somme toute excusables, il y eut bien pire en 2003. On pourrait en effet citer nombre d'artistes qui ne se relèveront probablement jamais de cette année calamiteuse. Ayons une petite pensée pour Onyx, Naughty By Nature ou Das Efx qui ont purement et simplement détruit leurs carrières respectives à coup de wack albums, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Dès lors, entre un Redman devenu une triste caricature de lui-même, un Ice Cube vendu corps et âme aux démons qu'il critiquait avec tant de verve à ses débuts, un Erick Sermon ayant délaissé le style "ruff, rugged & raw" pour un bling-bling dans l'air du temps, un Dr. Dre gestionnaire en manque de créativité, un LL Cool J acteur mais sûrement pas artiste et un Busta Rhymes fatigant, l'évocation du nom de nombre de légendes provoque plus un pincement au cœur qu'autre chose. Au fur et à mesure que le temps passe et que les albums en demi-teinte (ou pire) s'empilent, leur héritage musical ressemble de plus en plus à un vieil album de photos jaunies. Des photos qu'on regarde en souvenir des bons moments passés et gravés à jamais dans nos cœurs tout en soupirant et en pestant contre le temps qui passe et les flammes qui s'éteignent.

Néanmoins, le tableau n'est pas si noir que le laisse penser ce bref inventaire. Ainsi, 2003 fut à n'en pas douter la propriété d'un vétéran : MF Doom. Le super méchant masqué a ainsi régné d'une main de fer sur l'an passé. Parachutant deux de ses projets dans notre top 10 (King Geedorah "Take Me To Your Leader" et Viktor Vaughn "Vaudeville Villain") tout en occupant les discussions de tous les hip-hop heads avec les dizaines de projets qui sont sur son agenda, l'ancien Zev Luv X de KMD a dominé toute la concurrence, plus d'une décennie après ses débuts. Se ressourçant insatiablement dans des collaborations auprès de la jeune génération (Madlib, Jay Dee, The Prof, etc.), soignant le mystère qui entoure ses personnages, peaufinant son style de production unique et perfectionnant sa panoplie de flows, MF Doom a prouvé qu'on pouvait rester l'un des artistes les plus passionnants de son époque à condition de se réinventer et de savoir séduire une nouvelle génération de b-boys. Mais c'est bien en refusant de se fondre dans le moule, en évitant d'être là où tout le monde l'attendait et en résistant farouchement aux sirènes du star system et des grosses machines promotionnelles qu'il a bâti la légende qui fait aujourd'hui de lui un cas à part et qui lui permet de perdurer dans le rap. Il n'est pourtant pas tout à fait le seul à avoir su tracer sa route en dehors des sentiers battus pour se bâtir une carrière longue et fructueuse (sur le plan artistique). Avec son apparition inattendue sur le dernier J-Zone, Masta Ace a ainsi confirmé qu'il restait le seul membre du Juice Crew encore passionnant, alors que de plus en plus d'auditeurs se rendent parallèlement compte de l'importance de sa discographie solo. Et puis, il y a toujours le cas Kool Keith. D'Ultramagnetic MC's à KHM et passant par Dr. Octagon, Dr. Doom, Analog Brothers et quantité d'autres projets, le plus génial schizophrénique de l'histoire du rap américain continue d'aller là où sa folie l'amène sans se soucier des critiques et en drainant une nouvelle génération de fans dans ses aventures (et tant pis si la qualité n'est plus toujours au rendez-vous). On pourrait encore citer quelques noms à cette liste de vétérans imprévisibles et passionnants… Mais ils se comptent sur les doigts d'une main.

Alors que retenir de cette année difficile (voire fatale) pour nombre de old-timers? Sûrement que seuls ceux qui avancent en traçant leur route sans se soucier des modes et en mettant toujours l'artistique au premier plan (sans s'aliéner leurs premiers fans) parviennent à passer le cap de la décennie discographique la tête haute. Mais, si on ajoute à ce tableau la réussite insolente d'un Jay-Z qui quitte le rap game la tête haute après une carrière jonchée de réussite artistique ET commerciale, nos conclusions sont chamboulées. Alors, dur dur de vraiment tirer des leçons et des enseignements de tous les événements qui ont jalonné ces derniers mois. En tout cas, en revenant sur ce bref bilan où les vainqueurs sont rares, on se pose des questions sur le futur. Alors que Pete Rock & CL Smooth, A Tribe Called Quest et Organized Konfusion devraient mettre à jour de nouveaux opus en 2004 suite à leurs reformations respectives, on envisage dès lors leurs projets avec autant d'enthousiasme que d'anxiété…

Cobalt
Janvier 2004

Note: Cet article ne se veut en aucun cas exhaustif et n'est que le reflet d'une impression personnelle au regard de l'ensemble de l'année 2003.

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