Portrait
Percee P

Il y a peu de temps de cela, parti en quête mensuelle de mes lectures favorites, mon œil fut irrésistiblement attiré, une fois franchi la porte de mon buraliste, par la couverture d'un magazine portant fièrement en bannière l'enseigne Hip Hop. Une lecture furtive, destinée à savoir si l'objet de ma convoitise était à la hauteur de la privation du Picsou Magazine que son achat représentait, me suffit pour comprendre que les valeurs fièrement défendues sur la devanture en papier glacée n'avaient qu'un espace de parole très restreint dans le contenu. Ma déception allait croissante au fur et à mesure que s'égrenaient les nombreux encarts publicitaires ou les interviews rédigées par des commerciaux plus ou moins inspirés. La page 72 porta l'estocade finale. Les photos de mode qu'elle contenait mirent un sérieux coup de vieux à ma collection de pantalons en velours et furent à l'origine de l'achat compulsif de jeans prématurément vieillis à coup d'agent chimique. J'étais enfin redevenu un vrai B-Boy. Les plus attentifs auront sans doutes remarqués que le titre plus haut annonce un article sur l'inspecteur en rimes Percee P, et se demandent quel est le rapport entre mes élucubrations vestimentaires et son œuvre ? En fait pas grand chose. Juste un arrière goût maussade qui laisse l'impression, dans un milieu où le paraître a souvent force de légitimité, que les présupposés gardiens du temple, médiatiquement statufiés, ne sont pas toujours ceux qui vivent pour la progression du Hip Hop. Certains, agissant dans une relative confidentialité, n'ont pas besoin d'artifices pour être respecté, écouté et…copié. Percee P, malgré sa faible production discographique et ses marges ridicules, fait partie de ceux-là.

L'histoire débute en 1979. DJ Kool Herc et Afrika Bambaata rivalisent d'ingéniosité pour vider de toute énergie les malheureux danseurs qui fréquentaient les jams sessions ou ils officient. Pendant ce temps, le jeune Percee P, âgé d'une dizaine d'année, échappe aux réalités de son quartier, le sinistre Patterson Projects dans le Bronx, en noircissant consciencieusement tout ce qui peut l'être de ses rimes. Le virus du Hip Hop lui a été transmis par son frère, dénommé Dice, qui s'agitait au sein des Fantastic Four, un groupe éphémère dont la seule réussite aura été d'échapper aux avocats de Marvel. Son oncle, lui aussi victime de la contagion, eu le mérite d'être le DJ d'un groupe appelé Undefeated Force, auquel collaborait T La Rock. Le talent, par contre, est propre à sa personnalité. Alors qu'il n'est qu'un collégien, ses pairs le considèrent déjà comme un des plus talentueux MC's de son Boro. Il enchaîne les succès scolaires presque aussi rapidement que les titre de gloires et les victoires micro en mains dans les battles. Quand il a terminé le lycée, Percee P est une légende reconnue par le milieu New-Yorkais. La complexité de ses rimes, qu'il conçoit à la manière d'un puzzle (la signification de certaines phrases étant à chercher plusieurs mesures plus loin) ainsi que la sophistication de son flow qui dépoussière sérieusement les schémas vocaux en vogue dans les années 80 en font une source d'inspiration pour de nombreux rappeurs. Prince Poetry et Pharoahe Monch, qui ont acquis une solide réputation de lyricistes séparément ou au sein d'Organized Konfusion, ont eu l'honnêteté de reconnaître en Percee P une influence majeure alors qu'ils fréquentaient tous les trois le même établissement scolaire.

1988 restera une année charnière. Le Hip Hop se guérit de la superficialité de la hype des années antérieures à coup d'enregistrements novateurs et s'inscrit progressivement comme une culture majeure et influente. Alors que les membres de NWA acquièrent un auditoire en dehors de Compton, Percee P enregistre 'Let The Homicide Begin' en compagnie de D-Nique The Hypnotic Performer. Le groupe qui les réunit s'appelle Top Priority. Le morceau est enregistré à l'origine pour une compilation, "Bronx Queens In Full Effect", produite par Aaron D qui collaborait avec un label nommé Gotham City. Dans les studios de ce dernier, ils rencontrent un certain DJ Dark qui leur propose de sortir le titre en maxi. 'Let The Homicide Begin' est diffusé pour la première fois sur la radio WNWK, dans une émission animée par Hank Love et DNA. Quelques passages suffiront pour en faire un hit underground. Kool DJ Red Alert, un des tous premiers membres de la Zulu Nation, qui anime alors l'émission phare de la station KISS FM en compagnie de Chuck Chill-Out (dans laquelle Laurence Krisna Parker alias KRS One, fit entre autres ses premières armes radiophonique), joue durant de nombreuses semaines le morceau lui permettant ainsi de toucher une audience dépassant le cercle restreint des amateurs de Hip Hop. Percee P devient alors le nouvel espoir de la scène rap et voit le monde s'ouvrir à lui.

Son chemin semble alors tout tracé : signature sur une major ; enregistrement d'un premier album, la foi chevillée au corps (qui serait devenu au mieux une référence dans le classement des disques les plus importants de la culture Hip Hop) ; expérimentation des affres de la gloire consécutifs à une telle réussite ; devenir accro au succès et dépendant de sa manne financière ; perdre ses idéaux et finir par coucher avec Kelis sur le deuxième opus ; tout cela pour perdre ses fans de la première heure et retomber dans l'anonymat le plus absolu une fois l'effet de mode passé. Rares sont ceux qui ont échappé à un tel chemin de croix. Décidé à ne pas céder aux sirènes de la compromission, Percee P restera fidèle à ses valeurs jusqu'au bout. Après le succès fulgurant de 'Let The Homicide Begin', de nombreux labels présenteront leurs offres, mais aucun n'aura les faveurs du Rhyme Inspector, et les signatures, du groupe. En 1990, D-Nique arrête même la musique et entame une carrière dans le R‘N'B ! La même année, Percee P fait la rencontre, grâce au réseau de connaissance de son frère, d'un certain Lord Sear. Ce dernier le présente à deux de ses plus proches amis, Stretch Armstrong et Bobbito Garcia, qui viennent juste de monter leur propre show radiophonique sur l'antenne de la Columbia University. Dès la troisième émission le Rhyme Inspector entame une joute verbale avec Large Professor. Dans les suivantes, il défiera Pete Rock, la plupart des membres d'Ultra Magnetics Mc's, André The Giant et une grande partie des artistes qui ont inscrit cette époque comme l'une des plus fertiles de l'histoire du Hip Hop. Stretch et Bobbito, non contents de tenir un salon de rencontre pour B-Boys méritants et d'exercer l'activité de recruteurs (respectivement au sein des écuries Big Beat et Def Jam), sont persuadés d'avoir dégotés la perle rare. S'engage alors un violent combat fratricide entre les deux hommes à coup de test pressings de "Illmatic" (on a les loisirs qu'on mérite), afin de déterminer quel label sortira le premier disque de Percee P en solo, et qui touchera ses 5%. La décision reviendra au principal intéressé qui optera pour renflouer les finances de Stretch Armstrong. Big Beat Records est à l'époque un label en plein développement qui cherche encore ses stars, au contraire de Def Jam qui est déjà passé à la postérité. De plus, le directeur artistique du label a su trouver les mots qu'il faut en proposant à notre MC une publication rapide et une défense convenable de son disque. En 1992, Pharcyde nous emmène dans un étrange voyage et Percee P fait tourner la tête des puristes avec son premier EP "Now They Wanna See Me" qui contient, en face B, l'expéditif 'Lung Collapsing Lyrics' (enregistré avec DJ Ekim et son camarade de classe Pharoahe Monch). Le disque connaîtra un succès assez important pour susciter l'intérêt d'André The Giant. Ce dernier soumit en effet l'idée à Lord Finesse, alors à la recherche de rappeurs pour l'épauler vocalement pendant l'enregistrement de son second album "Return Of The Funky Man", de recruter Percee P. Les deux hommes s'étaient déjà affronté trois ans auparavant au cours d'une battle mémorable (que l'on peut retrouver sur le cd mixé d'Edan, "Fast Rap"). L'amnésie collective disparue, les trois MC's fêtèrent donc leurs retrouvailles sur le titre 'Yes You May'. Puis pour couronner le tout le Funky technicien et l'Inspecteur de la rime firent étalage, en fin de session, de leur dextérité microphonique en enregistrant 'Kicking Man With Flavor'. Feu le mythique magazine The Source décerna même à l'époque, le titre tant convoité de "Rhyme Of The Month" à Percee P pour sa prestation sur 'Yes You May'… Prestation qui se trouve être, à peu de choses prés, la réplique exacte de celle qu'il effectua lors de sa première apparition dans l'émission de Stretch et Bobbito.

Malgré tous ces efforts, cela ne lui valut quasiment aucun passage en radio (hormis dans les émissions spécialisées) et les directeurs artistiques des maisons de disque d'envergure occultèrent peu à peu son numéro de téléphone. Cette situation n'affecta pourtant en rien notre bonhomme qui préférait la douce indépendance de l'underground au brutal formatage des majors. Imitant ses modèles, à savoir les Cold Crush Brothers, Kool Moe Dee et autres Treacherous Three, il se lança dans une véritable opération de séduction à long terme visant les fervents passionnés de Hip Hop, ceux qui vivent avec et pour cette culture. Ce cercle certes restreint numériquement et exigeant, mais fidèle avec ceux qui ne les déçoivent pas. Percee P va donc fréquenter assidûment les concerts de rap et autres scènes à micro ouvert. Il va même acquérir le matériel nécessaire pour enregistrer ses propres tapes (à la manière des tous premiers DJ's) qu'il va vendre lui-même de main en main. Si besoin est, le récent succès commercial de 50 Cent est la preuve que cette méthode basée sur le long terme est parfois plus payante qu'une heavy rotation sur Hot 97. Après cette parenthèse, revenons-en au parcours de Percee. En 1996, Bobbito Garcia crée son propre label Fondle'em Records et sort le premier effort des Cenobites, une alliance entre Kool Keith et Godfather Don, sur lequel on retrouve le morceau 'You're Late' avec… Percee P! Dans la foulée, ce dernier sort deux maxis coup sur coup. Le premier, 'Respects Costs More Than Money' est réalisé en compagnie de SLD et Shazaam X ; le second, en solo, s'appelle 'Scary Thoughts'. Percee P sortira une troisième réalisation en 1998, 'Everybody', avant d'enchaîner les collaborations underground avec notamment Aesop Rock, Jedi Mind Tricks, Soul Purpose ou encore Planet Asia... A chaque prestation, Percee P réussira le tour de force de ne jamais apparaître comme une ancienne gloire que l'on invite sur ses albums pour obtenir la caution des puristes et continuera à démontrer qu'il est toujours une source d'inspiration technique et intellectuelle pour de nombreux MC's actuels.

Le fait que le nom de Percee P revienne, ces derniers temps, de plus en plus souvent dans les articles de la presse spécialisée ou sur les forums est, pour une grande partie, le fruit de sa rencontre imprévue avec Cut Chemist. Pour le récompenser de l'avoir aidé à contacter des artistes de rap pour un ouvrage photographique, Barney Kulock offrit en effet au Rhyme Inspector deux places pour un concert de Jurassic 5 à New York. Fidèle à sa stratégie d'autopromotion, Percee P en profita pour essayer de fourger ses cd's au plus grand nombre de B-Boys présents lors de l'événement. Sans le vouloir réellement, il réussit à soulager de quelques dollars le psychotique fouilleur de bacs à vinyle et accessoirement DJ (aux cotés de Nu Mark) du groupe en tête d'affiche ce soir-là. Cut Chemist, à peine remis du choc consécutif à l'achat de son premier compact disc, finit rapidement par reconnaître l'auteur de 'Let The Homicide Begins' (qui est, selon ses dires, en bonne position dans la liste de ses morceaux de rap préférés). Tout heureux de sa rencontre, le cratedigger fan capillaire de Hard Rock allemand en vogue dans les années 80, invita quelques semaines plus tard son nouvel ami à venir déclamer quelques rimes lors d'une des fameuses sessions Brainfreeze qu'il réalisait alors avec DJ Shadow. Le fruit de cette collaboration fut un succès considérable qui plaça le nom de Percee P bien en évidence dans la mémoire des B-Boys de la génération post Company Flow présents dans la salle ce soir-là. Logiquement, la collaboration entre les deux hommes ne s'arrêta pas à la fin du concert. Le rappeur fut ainsi invité à participer à l'une des tournées de Jurassic 5 et à poser sur le nouvel album du groupe "Power In Numbers". Il fit aussi la connaissance d'une grande partie de l'entourage du DJ parmi lesquels les membres de Lootpack, Jeff Jank (un des designers et directeurs artistiques de Stones Throw) mais aussi de Peanut Butter Wolf. Tous fans de Percee P, ces derniers profitèrent de l'occasion pour inviter leur idôle sur leurs productions respectives (voire à ce sujet le 'Knicknack 2002' de Wildchild ou encore 'The Exclusive' sur l'album de Jaylib). Malins, les pontes de Stones Throw eurent aussi la bonne idée d'offrir à Percee P son premier contrat sérieux en officialisant l'enregistrement d'un album, le bien nommé "Perceeverance", qui devrait sortir normalement quelques mois après la parution de cet article.

DJ Kool Herc, l'homme qui a donné son nom au Hip Hop, n'en finit pas de développer son statut de pionnier. Le Rap Game actuel lui accorde autant d'importance que le discours de Public Enemy a d'impact sur les fans de Ja Rule. Après avoir perdu la reconnaissance d'une culture qu'il a enfantée et qui s'avère impitoyable avec ceux qui ne font plus tourner la machine à billets, il est contraint aujourd'hui de survivre en s'usant la santé dans l'exercice de travaux de manutentions. Ainsi est tracé le chemin pour la cohorte sans cesse grandissante de passionnés qui ont placé tous leurs espoirs d'ascension sociale dans cette industrie. A contrario, la trajectoire de Percee P reste une source d'espoir pour tous les B Boys. L'accumulation d'années à arpenter les tréfonds du marché du disque n'a eu aucun impact sur l'amour sincère qu'il porte pour le Hip Hop. Le secret de sa longévité artistique et de l'influence qu'il exerce toujours sur de nombreux MCs est peut-être à chercher dans sa démarche, que certains journalistes ont résumé en lui conférant le titre de "Do-It-Yourselfer". Signer sur une major et vendre des albums comme d'autres vendent des portables n'a jamais représenté pour Percee P une fin en soi. Son credo consiste plutôt à sortir ses réalisations sans avoir besoin de l'aide de Dr Dre ni de qui que ce soit… en toute indépendance. Emblème légendaire de cette mentalité Percee P a ainsi sorti en 2001 le best-of "Now And Then" qu'il vend souvent à la sortie du Fat Beats de New York ou sur certains sites internet. Du coup, Percee P reste l'un des rares artistes à pourvoir se vanter d'être le propre vecteur de sa réussite actuelle.

MelloW
Février 2004

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