Portrait
Egon

En 1983, Double D et Steinski, deux fans de Funk qui ont assistés à la naissance de la culture Hip Hop, entrèrent dans l’histoire en gagnant un concours de remix organisé par le label cher à Solo, Tommy Boy. 'Lesson 1', le titre victorieux, popularisa une pratique hérité de la période disco et développé par les pionniers comme Jazzy Jay et Afrika Bambaata : le cut and paste, ou l’art de transcender un morceau en compilant et en répétant à l’infini ses parties les plus percutantes. Malgré la diffusion confidentiel du cour de Deejaying, pour éviter les problèmes liés à l’utilisation des samples il n’a été pressé à l’origine qu’en version promotionnelle, il influença toute une génération de B-Boys qui firent de la chasse aux breaks obscurs leur sport favori. Egon, à l’instar de Soulman ou Cut Chemist, fait partis du cercle très restreint de crate diggers qui ont fait de leur passion une source de revenue.

Lassé de s’écorcher la langue en prononçant son véritable nom (Eothen Alapatt), ses camarades de l’école primaire le surnommèrent rapidement Egon en référence à un des personnages du Film Gosthbusters. Il est le digne héritier d’un fan de musique Afro-Américaine estampillée 60’s et 70’s. Depuis son plus jeune âge, Egon est habitué à ce que les photos du dernier voyage à DisneyWorld soient remplacés, sur les murs du salon, par la pochette originale du "In The Jungle Groove" de James Brown. Une jeunesse marqué par les lignes de cuivres endiablés de Fred Wesley et par les solos de batteries de John «Jab’o» Starks ou de Clyde Stubblefield, n’auront pas suffi à le convertir à la poésie intrinsèque des chansons d’Axel Rose. Celui que l’on surnomme la plus jeune encyclopédie du funk et qui fêtera ses 24 printemps l’année ou cet article est écrit, commence sa carrière de DJ à l’âge de 13 ans. Sans doute soucieux de tuer le père sans toutefois déclencher de conflit de génération à la maison, il devient un fervent adepte de la culture Hip Hop. Il reste influencé par la période dorée, qui débute aux environs de 1988 et qui prend fin en 1995, ou Pete Rock, DJ Premier, Showbiz, les Beatnuts, Q-Tip, Large Professor, Organized Konfusion… redéfinissaient les règles d’utilisation et de recherche des boucles. A sa majorité, il quitte New Heaven et emménage à Nashville pour y poursuivre ses études. Sur place, il rencontre Count Bass D qui essaye de relancer sa carrière après son passage sur Hoppoh. Les deux hommes partagent une même passion pour le Hip Hop et tous les courants musicaux qui en ont la paternité. Ensemble ils ont enregistrés deux maxis, Egon s’occupant des phases de scratch, qui attirèrent l’attention des dirigeants de la station WRVU, qui appartient à la Vanderbilt University. Ils y animent, pendant 3 saisons, l’émission «911 Emergency», qui deviendra «The origins of Hip Hop», où ils diffusent du rap indépendant et les enregistrements originaux utilisés dans les samples. Au bout d’une année, les artistes du verbe et du flow sont parfois éclipsés du micro au profit de musiciens illustres comme Lyn Collins, Bobby Bird ou David Axelrod. Puis poussant le concept encore plus loin, des activistes plus obscurs comme Ernie Vincent (qui figure sur le tracklisting de "Funky 16 Corners"), entre autres, sont invités à retrouver un peu de reconnaissance de la part de la jeune génération.

Le Funk n’est pas apparu avec George Clinton ou Kool & The Gang. Il est né, durant les années 60, d’une volonté d’exploser les barrières musicales et l’académisme rigide dans lequel commençait à se formaliser le Jazz. En 1996, Egon rencontre Peanut Butter Wolf qui posait les fondations de Stones Throw. Les deux hommes se découvre une passion commune pour les deux contre culture que sont le Hip Hop et la Funk music. Il ne deviendra salarié du label qu’à la fin de ses études, trois ans plus tard. Dés son entrée, il est nommé à la direction artistique et se charge des rééditions. Commence alors son véritable travail d’influence. Le jeune homme possède une collection d’environ 7000 LP et plus de 3000 45 tours, dont certains sont tellement rare qu’il est le seul, avec la grand mère de l’auteur, à en posséder un exemplaire. Durant deux décennies, le Funk s’est épanoui dans ce que l’on nomme aujourd’hui l’underground. Il s’est développé grâce aux efforts de milliers de musiciens dont la notoriété n’a pas dépasser la porte du garage ou ils enregistraient leurs morceaux. Bien avant l’apparition des MK2, la musique ne s’écoutait quasiment qu’au format 7 inch, bien moins chère à produire que son grand frère le 33 tours et plus solide que le 78. Pendant les années 60, les ingénieurs du son les plus doués qui travaillaient chez Motown ne s’occupaient que du 45 tours, les stagiaires se faisaient la main sur les albums. Certaines de ces perles, le temps et les rats faisant leur œuvre, ont disparus ou moisissent au fond des greniers. Le Funk est un mouvement qui est apparu dans les petites villes et les campagnes américaines, chaque régions ayant sa scène spécifique, puis il a contaminé les grandes agglomérations ou il a pris une dimension politique et sociale. En compagnie de Cut Chemist et/ou Peanut Butter Wolf, Egon a sillonné une grande partie des Etats-Unis à la recherche des précieuses galettes de cire. Une grande partie des merveilles sonores auxquelles ils ont permis de revoir la lumière du jour, ont alimentés les crédits de production de Jurassic 5 ou les rééditions de Stones Throw. A travers "Funky 16 Corners", une partie de la série de 45 tours à la base de "Jukebox 45’s", ou les compilations qu’il a réalisé pour divers labels dont Landspeed ("The Soul 7") et Ubiquity, Egon établis, à la manière d’un historien, un véritable travail de mémoire et rend hommage à cette partie de l’histoire de notre mouvement. La culture Hip hop génère aussi un nombre incroyable d’artistes dont le talent ne connaît pas d’équivalent médiatique et financiers. Il s’occupe actuellement de rééditer les œuvres de rappeurs actifs au cours des années 80 et dont certains, comme Dooley-O, n’ont jamais sorti de disque faute d’avoir une parfaite connaissance des piéges que réserve le Rap Game.

Egon ne se contente pas de remettre au goût du jour les œuvres de musiciens inconnus. Il les invite aussi à monter sur scène et à croiser le fer des leurs instruments avec les diamants des meilleurs turntabilists, lors du festival Breaks and Beats (qui tient son nom de compilations mythiques qui réunissaient les originaux utilisés dans les mix de crate diggers influents comme DJ Kool Herc ou Afrika Bambaata) qui avait lieu à Nashville. Il n’y a eu que deux éditions, en 1999 et 2000. La première avait pour tête d’affiche Weldon Irvine un pianiste surdoué que Madlib a samplé de multiples fois, et qui est célèbre pour être l’auteur du break fabuleux de 'Fatbackin’' joué par The Fatback Band. Afin de lui rendre hommage, Stones Throw lui a récemment consacré un maxi. Galt Mc Dermott, le compositeur de la comédie musicale libertaire «Hair» dont le titre phare est actuellement massacré (et édulcoré) par l’avenir musicale de M6, fut l’invité d’honneur du deuxième festival. D’autres artistes comme Lee Anthony, le pionner du funk en Arkansas qui a joué avec Little Beaver, ou le génial batteur Bernard «Pretty» Purdie étaient amenés à se produire sur scène avec Cut Chemist, J Rocc des Beats Junkie ou Shortkut. B+, un photographe proche du microcosme Hip Hop de la Bay Aera, a réalisé un court métrage d’un quart d’heure environ qui s’appelle «Keep In Time : Talking Drums, Whispering Vinyl» et qui montre les parties d’improvisation, joués en backstage, entre les batteurs et les DJ's. On y voit les premiers créer un rythme, que les seconds rejouaient ou développaient avec les platines. Le but des sessions «Ultime Breaks and Beats» est de célébrer «The Lineage Between Funk And Hip Hop». Galt Mc Dermott, qui a vu certaines de ses œuvres pillés par Busta Rhymes (sur 'Who-Hah !! Got You All In Check'), ou Run-DMC entre autres, pense que le Hip Hop a sauvé «The Emotion And Complex Rythms Of Funk».

Egon continue de développer son travail de réhabilitation grâce aux articles qu’il rédige régulièrement pour Big Daddy, Grand Slam ou Wax Poetics, ou il s’attache à retracer la carrière et la discographie d’artistes oubliés. "Curse Of The Evil Badger", son premier album, qui devrait bientôt arriver dans les bacs, prolonge la bonne parole du Funk. Musiciens accomplis il crée de nouvelles boucles, à la différence de Breakestra qui ne fait quasiment que des reprises. Sur le DVD anthologie des Beastie Boys, ont retrouve même un remix du titre 'Looking Down The Barrel Of A Gun' qu’il a produit. Il vient de monter son propre label qui s’intitule «Now Again Records», et qui sera évidemment consacrés aux rééditions de disques introuvables pour le commun des B-Boys.

Egon, comme Bobbito Garcia, fait partis de ces activistes qui vouent leur existence à la progression du Hip Hop. Si le B-Boys New-Yorkais a permis à une partie de la scène alternative (le présent et l’avenir du rap) d’exister ; le salarié de Stones Throw s’intéresse plutôt aux racines de notre culture. En rééditant les œuvres de musiciens quasi inconnus, parfois quarante ans après leur enregistrement initial, il fait le lien entre deux mouvements qui se sont créés et développés en réaction à la confiscation de la parole opérée par les tenants du marché musical, et qui se sont perdus au contact du sommet des hits parades. La redécouverte patiente des chefs d’œuvres musicaux Afro-américains permettra, sans doute, à notre culture d’éviter les erreurs des aînés et de continuer son évolution, en toute indépendance.

MelloW
Juin 2003

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