Portrait
Dante Ross



Qui est Dante Ross?

Pas la peine de vous remettre à la lecture de "L'Offensive Rap" d'Olivier Cachin si le nom de Dante Ross ne vous évoque rien, c'est tout à fait normal (ou presque). En effet, certaines personnes préféreront toujours rester dans l'ombre plutôt que d'affronter l'exposition de la lumière. Les plus réalistes diront même que c'est dans les complaintes de l'obscurité que se réalisent les vrais jeux de pouvoir. Aussi étrange que cela puisse paraître dans un milieu en apparence friand des projecteurs, le Hip-Hop fourmille d'individus qui ont joué un rôle clé dans l'émergence d'une scène spécifique (en se cantonnant volontairement à la tranquillité de la pénombre). Connu des seuls lecteurs assidus des notes situées au bas des pochettes de nos disques de chevet, Dante Ross fait définitivement parti de cette catégorie d'êtres à part.

Back in the days. Au début des années 80, comme un grand nombre de gamins vivants à New York, Dante Ross passe le plus clair du temps libre que lui laissent ses obligations scolaires sur sa planche de skate ou sur les terrains de basket. Elevé depuis sa plus tendre enfance au son des mélodies de Steevie Wonder et au jeu de percussions de Ray Barretto, il se tourne à l'adolescente vers un punk alors déclinant. A l'âge où d'autres acquièrent leurs premières platines, lui se fait offrir une batterie et en profite pour monter, au grand dam de ses parents, un groupe avec un certain Nosebleed, de son vrai patronyme John Berry. La formation se sépare avant d'avoir trouvé un nom. Las, Dante retourne à ses premiers amours et trouve, alors qu'il est encore au lycée, une place de vendeur dans un magasin de skate répondant au doux nom de Rat Cage. Ce qui aurait pu n'être qu'une voie de garage devient un vrai conte de fée le jour où Dante vend une planche à Sam Sever. Ce dernier vient tout juste de produire un titre pour Big Audio Dynamite. Il est alors en contact avec Mantronix, Run DMC (pour qui il réalisera 'Is It Live') et trois futurs clients de la boutique qui se font appeler Adrock, Mike D et MCA. Les membres du trio viennent tout juste de mettre au clou leurs guitares et s'apprêtent à lancer le mouvement de défense du droit à faire la fête. Malgré leur culture musicale commune, le courant ne passera jamais entre Dante Ross et les Beastie Boys. Les disparités de classe sociale auront rapidement raison de leur relation. En 1986, tout ce beau monde se retrouve pourtant dans les locaux d'un label qui n'a qu'une année d'existence : Def Jam. Les trois ex-punks viennent de sortir "License To Ill". Sam Sever, l'un des producteurs de l'album, joue la marieuse entre Pete Nice et MC Serch, et en profite pour trouver un job de réceptionniste à son ami skateur (qui s'est trouvé une soudaine passion pour la culture Hip-Hop). En l'espace de deux années, la carrière du jeune Ross va connaître une évolution fulgurante. Après quelques mois passés à répondre au téléphone, il devient préposé au courrier, puis assistant du responsable des tournées, et pour finir tourneur lui-même ! Il travaille alors pour les artistes phares du label comme Public Enemy ou LL Cool J, mais aussi pour Eric B & Rakim, Ice T, Doug E Fresh, Jazzy Jeff et son pote The Fresh Prince ou encore Stetasonic. En 1988, fort d'un solide carnet d'adresse, il quitte l'entreprise de Rick Rubin et de Russell Simmons.

Dante the Scrub

Retour en arrière. Au début de l'année 1981, Tom Silverman, un ancien journaliste spécialisé dans le disco, emprunte 5000 dollars à ses parents et publie le premier effort vocal de Cotton Candy. "Having Fun" restera dans l'histoire non pas pour sa qualité artistique, mais pour être le premier disque estampillé Tommy Boy. Sept années plus tard, Daddy-O de Stetasonic présente à Monica Lynch (une ancienne go-go danseuse qui cumule alors les titres de co-fondatrice, première directrice artistique et future présidente émérite du label susmentionné) un de ses proches qui porte le nom de Dante Ross. Celle qui a recruté Afrika Bambaataa au début de la décennie cherche, 7 ans plus tard, à donner un second souffle à sa maison de disque. Elle change la plupart des cadres dirigeants et, dans cette optique, elle offre à notre protagoniste un poste de A&R (pour Artiste et Répertoire). Cette fonction, que l'on peut par un raccourci facile comparer à celle de directeur artistique, est en réalité un immense fourre-tout. Un A&R est tout à la fois: un dénicheur de talent, un manageur, un négociateur, un baby-sitter, un confident, un musicien, un chef de projet… L'encre du contrat sur lequel il pose sa signature n'est pas encore sèche qu'il présente déjà son premier groupe aux dirigeants du label. Quelques temps auparavant, Prince Paul de Stetsasonic a fait circuler autour de lui une cassette d'un jeune trio de MC's qu'il souhaite produire. Son comparse, Daddy-O, se montre très intéressé lui aussi par le potentiel artistique des jeunes pousses. Il donne même un exemplaire de la démo à son futur intermédiaire dans l'industrie du disque. Quelques mesures de 'Potholes In My Lawn' suffiront à Dante Ross pour comprendre qu'il tient là son ticket d'entrée dans la cour des grands. Pourtant, personne n'aurait, au départ, misé un dollar sur un collectif aussi iconoclaste que De La Soul. Lui prend le risque. "Three Feet High And Rising" sera le premier disque sur lequel il va exercer ses talents. Si l'on épluche attentivement le livret de l'album, on peut se rendre compte que la gestion du quatuor, si l'on compte Prince Paul comme membre officieux, ne fut pas de tout repos pour le nouvel A&R. Posdnuos, Trugoy et Maseo le surnomme affectueusement "Dante The Scrub" et lui font les pires vacheries au cours de l'enregistrement. La légende voudrait que ce soit lui qui, lors d'une excursion dans un magasin de disque en compagnie de Posdnuos, ait trouvé la boucle de 'Eye Know' (tiré de 'Sittin' On The Dock Of The Bay' d'Otis Redding). Grâce à De La Soul, Dante Ross réussit à approcher une grande partie des artistes formant la Native Tongues. Queen Lafitah accepte ainsi de rejoindre les rangs du label qui monte, Tommy Boy, à la différence d'A Tribe Called Quest. Q-Tip, Phife Dawg et Ali Shaheed Muhammad n'ont, à cette époque, fait qu'une apparition sur 'Buddy', mais ils disposent déjà d'une excellente démo (sur laquelle figure notamment 'Bonita Applebum') et d'une solide réputation. Plusieurs maisons de disques se montrent intéressées. Eux profitent du buzz pour faire monter les enchères. Dante Ross obtient l'exclusivité et présente les trois B-Boys à Tom Silverman et Monica Lynch. L'affaire, pourtant en bonne voie, va s'arrêter net devant le chiffre qu'avance le groupe pour signer, soit 500 000 dollars alors qu'ils n'ont sorti aucun disque ! Seul Jive pourra suivre.

D.O.C sera l'autre grand échec marquant du passage de notre A&R dans cette maison de disque. Au début de l'année 1990, le ghostwriter de Eazy-E, Dr Dre et MC Ren vient de sortir un album intitulé "No One Can Do It Better". Le succès est énorme mais pas suffisant pour calmer les tensions, apparues après la publication du titre 'Bridget', entre le MC et les deux propriétaires de Ruthless, Eazy-E et Jerry Heller. D.O.C. veut trouver un nouveau lieu d'hébergement. Il contacte alors Dante Ross qui organise une rencontre avec ses patrons. Une fois de plus, les négociations vont échouer à cause du montant de la prime à la signature. Le membre non officiel de NWA veut 175 000 dollars que le label n'est pas prêt à céder. Peu de temps après, il aura un terrible accident de voiture qui abîmera une partie de ses cordes vocales. Fin d'un rappeur de génie.

Au bout de trois années, Dante Ross décide de donner un coup de pouce à sa carrière et change d'employeur. Avant de faire ses cartons pour migrer chez Elektra, il permet néanmoins à un nouveau groupe d'apparaître dans le catalogue très prisé de Tommy Boy. Dans les dernières semaines de la décennie 80, il ramène d'un voyage en Californie la démo de 'Doowhutchalike', interprété par un groupe nommé Digital Underground. Il faudra plus de six mois avant que Shock-G et ses amis ne signent un contrat et puissent sortir le maxi 'The Humpty Dance' pour lequel notre B-Boy exerce les fonctions de A&R. Ce sera le dernier projet que Dante mènera à son terme pour Tommy Boy.

Un pour tous

En 1988 arrive dans les bacs le premier, et unique à ce jour, album des Masters Of Ceremony. Sorti chez 4th & Broadway, "Dynamite" (c'est le titre qu'il porte), ne connaîtra pas de grand succès mais il permettra toutefois à ses auteurs de se produire au moins une fois dans la mythique salle de l'Apollo. Venu assisté au concert, Dante Ross ne repartira pas avec une démo aguicheuse à faire écouter à ses nouveaux patrons mais avec le numéro de téléphone de l'un des MC's présents sur scène, unique producteur du collectif, qui se fait appeler Grand Puba Maxwell. Une amitié indéfectible naît alors entre les deux hommes. Dante Ross aurait même émis le souhait que son nouvel ami produise des titres pour "Nature Of A Sista" de Queen Latifah (qui est alors en délicatesse avec Mark The 45 King). Pour des raisons contractuelles, cela ne se fera malheureusement pas. Mais il y a mieux… En effet, Grand Puba présente à son acolyte, peu de temps avant son départ de Tommy Boy, trois B-Boys avec qui il vient de monter un nouveau groupe. Lord Jamar, DJ Alamo, Sadat X et lui-même ont nommé leur union Brand Nubian. A peine débarqué chez Elektra, Dante Ross permet au regroupement de muslims de sortir leur premier maxi éponyme. L'underground New-Yorkais ne reste pas indifférent à la qualité du disque. Il faut avouer que, dans les activités de promotion, le nouvel A&R est dépassé par le leader du groupe qui va dans toutes les radios de la ville pour diffuser son œuvre. Le disque suivant, 'Slow Down', marque si profondément les esprits que l'album est attendu avec une impatience non feinte par l'ensemble du microcosme Hip-Hop. Peu de temps après sa sortie, "One For All" reçoit le titre tant convoité, à l'époque, de 'Classic Album' décerné par le magazine The Source (à l'époque, ça voulait dire quelque chose) et s'impose comme l'un des albums les plus marquants de la décennie. Les quatre membres de la Nation Of Gods And Earths vont alors avoir les pires difficultés à gérer la pression due à leur récent statut de stars du rap. Grand Puba sera le premier à se laisser bercer par les sirènes de la gloire. Il quitte le groupe, malgré les efforts qu'entreprend Dante Ross pour le retenir, au début de l'année 1992 puis enregistre dans la foulée son premier album solo, "Reel To Reel", toujours chez Elektra. Après le départ de DJ Alamo, Sadat X et Lord Jamar rassemblent leur force et sortent le remarqué "In God We Trust". En 1996, le premier des deux MC's restant réalise lui aussi son effort en solitaire. Utilisant une mode encore non usité dans le Hip Hop, il nomme ce dernier "Wild Cowboys". Quel est le point commun entre ces trois disques ? Tous ont reçus l'aide précieuse de Dante Ross, toujours présent au côté du groupe même dans les pires crises...

La genèse du masque de fer

1988: Année exceptionnelle pour le Hip-Hop s'il en est. La qualité des disques de cette cuvée a définitivement inscrit le mouvement dans la pérennité. La relève s'agitant dans l'ombre préparait déjà ce que l'on nommera des années plus tard les "Golden Years". Aussi étrange que cela puisse paraître, c'est sur l'asphalte d'un terrain de basket situé sur la 98th Avenue, entre Broadway et Amsterdam, qu'une frange importante de notre histoire s'est écrite. L'endroit était un lieu de confrontation, balle orange en mains, entre Sam Sever, Pete Nice, MC Serch, les Beatnuts, Kurious Jorge, le sculpteur capillaire Bobbito Garcia, Dante Ross et même Sadat X ! Tout ce beau monde était connecté avec ce qui se faisait de mieux en rap à l'époque. Il suffit d'écouter attentivement les dernières rimes du titre emblématique 'Gasface' de Third Bass pour se rendre compte (à condition que l'on sache dénouer les fils) du degré de relation qui unit l'ensemble des protagonistes de la Grosse Pomme. Trois ans plus tard, Dante Ross, alors en poste chez Elektra, est contacté par deux de ses anciens amis, Zev Luv X et DJ Subroc. Les deux tiers de KMD sont alors en froid avec leurs supposés mentors : MC Serch et Pete Nice. Les frères Dumile reprochent à ces derniers d'avoir subtiliser une partie de leur royalties, gagnés lors de prestations scéniques, et de retarder l'enregistrement de leur premier album. Dante Ross saute sur l'occasion et signe le groupe. Il participe dans la foulée à l'enregistrement de "Mr. Hood" (sorti en 1991) et du désormais célèbre "Black Bastards". Sa position de A&R le place aux premières loges lors de la débâcle consécutive à la confection de ce dernier. Les problèmes commencent réellement en 1993 avec la mort tragique de Subroc. Le graphisme de la pochette est terminé au moment où survient l'accident. Il ne reste plus qu'à apporter la touche finale à l'enregistrement… ce que Zev Luv X est contraint de faire seul. Tout semble sur les rails pour une sortie rapide. Mais, peu de temps après, une responsable de la communication du label s'offusque du caractère politique du dessin ornant la pochette du second KMD (un noir pendu à un arbre). Sous couvert d'incitation à la haine raciale, elle va monter au sein de l'entreprise un groupe fort de quelques dizaines de cadres afin de faire pression sur la direction pour que cette dernière empêche l'album de connaître une sortie officielle. Pour comprendre l'affaire, il faut la resituer dans son contexte. Quelques mois auparavant, Ice T a défrayé la chronique avec le morceau 'Cop Killer'. Le Rap Game est durablement traumatisé par l'événement. Les ligues morales, soutenues par les médias, se sont déchaînées durant des semaines contre les artistes accusés de propager la violence et leurs maisons de disque. Afin d'éviter à Elektra de salir son image commerciale, les dirigeants du label vont remiser l'enregistrement au placard avant même de l'avoir écouté ! Ce qui reste de KMD est prié, contre un chèque de 20 000 dollars et après d'âpres négociations, de quitter l'entreprise. Dante Ross ne pourra (ou ne voulut) rien faire contre. Cet événement marque cependant la fin de sa carrière de A&R. Zev Luv X, quant à lui, disparaît au fin fond d'une bouteille de Whisky pour se réincarner, quelques années plus tard, derrière le masque désormais incontournable de MF Doom.



Les deux font de l'or

Au moment où "Mr. Hood" arrive dans les bacs, un autre groupe trouve refuge chez Elektra grâce aux bons soins de Dante Ross. La négociation entre les deux partis fut rude, mais le Hip-Hop, lui, en sortit grandi. Petit flashback: en 1989, un certain Johnny Grill sort un maxi intitulé 'Rob U The Right Way'. La face B contient un remix sur lequel pose pour la première fois un certain CL Smooth. Ce dernier et le DJ officiant dans l'émission de radio animé par Marley Marl, Pete Rock, commencent tout juste à enregistrer leurs premières démos. Comme souvent dans ce milieu, tout est une affaire de famille. Le rappeur effectue son premier enregistrement studio grâce aux connexions du cousin de Pete Rock qui n'est autre qu'Heavy D. Le duo finit par signer chez Elektra via, cette fois, le cousin de CL Smooth qui se fait appeler Grand Puba Maxwell… Le monde est petit. Puba présente en effet Pete et CL à Dante Ross qui fait le forcing pour les recueillir dans son entreprise. Depuis cette époque, notre B-Boy porte désormais à vie le titre de "Executive Producer" sur "All Souled Out", le EP sorti en 1991, et sur l'album "Mecca And The Soul Brother". Tout au long de son labeur auprès des deux artistes, il fut secondé par l'intouchable DJ Eddie F, de son vrai nom Edward Ferrel (qui officiait parmi les Boyz d'Heavy D). De l'avis même de Dante Ross, le travail à effectuer sur les deux premiers disques de Pete Rock et CL Smooth ne s'est pourtant pas révélé extrêmement exténuant. Sa position de A&R le place en temps normal au cœur du processus de création, mais Pete Rock se révèle dès le départ être un monstre de professionnalisme qui ne laisse aucune liberté de mouvement à ses collaborateurs. De plus, le studio d'enregistrement où se réalisent les deux chefs d'œuvre est fréquenté assidûment par la crème des producteurs de l'époque. Pour information, l'histoire voudrait que ce soit Large Professor qui ait déniché en premier le sample de Tom Scott formant l'ossature de 'T.R.O.Y.' (un morceau en hommage à l'un des danseurs, décédé tragiquement, du cousin de Pete Rock). Le succès pour les deux albums est sans appel; ils sont définitivement marqués du sceau décerné aux seuls classiques. "The Main Ingredient" s'enregistrera sans l'aide de Dante Ross parti monter sa propre entreprise.

Seul, c'est aussi bien

Focus sur la côte ouest des USA. Lassé des rivalités et des tensions consécutives au succès et à la controverse, Ice Cube décide, de son propre chef, de plaquer les autres membres de NWA au tournant de la décennie 80. Il revient marquer les esprits, peu de temps après, avec son premier album justement intitulé "Amerikkka's Most Wanted". Fer de lance du mouvement Gansta Rap, il montre que le récit de la vie dans le ghetto n'est pas forcément dénué de revendication politique. Au niveau de l'écriture, il est épaulé par son cousin, Teren Delvon Jones, qui officiait déjà à l'époque de Da Lench Mob comme lyriciste (sans toutefois être crédité). Le mari de Yo-Yo, soucieux de montrer qu'il n'est pas un ingrat, fait jouer ses relations, et celles de D.O.C, afin de permettre à son ghostwriter familial d'enregistrer son propre album. C'est ainsi que Del et son "I Wish My Brother George Was Here" trouvent le chemin du studio d'enregistrement et d'un label dénommé Elektra. Toujours dans les bons coups, Dante Ross est investi des fonctions de A&R auprès de "Del Tha Funkee Homosapien". Mais 1991 sera pour Dante l'année de la glande puisque, après l'épisode Pete Rock, il laisse la direction artistique de l'album aux mains d'Ice Cube et de DJ Pooh. Les deux cousins sont radicalement opposés: Del ne souhaite pas reproduire le discours revendicatif de l'ex collaborateur de Dr Dre tandis qu'Ice envisage d'entraîner le MC affilié aux Hieroglyphics sur les prémices de la vague G-Funk. L'élaboration du disque est émaillée de disputes violentes entre les deux artistes. Del en sort exténué et, une fois le fruit de leur collaboration publié, il rejettera totalement l'album. Lui et Ice Cube n'ont jamais partagé le micro avant cette période, et il est tout à fait envisageable qu'il ne le fasse jamais. Pourtant, "I Wish My Brother George Was Here" trouve son public et un écho positif (à juste titre) et permet au MC en titre de signer pour un deuxième disque "No Need For Alarm". Le boulot de Dante Ross sera cette fois beaucoup plus conséquent. Dans un premier temps, il laisse les mains libres à Del pour tout ce qui concerne la production et l'écriture. Mais la première version de "No Need For Alarm" qui lui arrive entre les mains se révèle être une véritable déception. Le A&R n'hésita pas à qualifier cette ébauche de mauvaise... Il va réaménager entièrement l'album, établissant pour l'artiste une liste très stricte d'indications à suivre. Le disque arrive toutefois chez les commerçants, mais son exposition trop longue dans les bacs en fait un échec commercial. Le contrat entre Elektra et son MC est rompu. Ce n'est que partie remise car Dante Ross et Del seront appelés à collaborer à nouveau.

Plus on est fou, plus on crée

Arrivé en 1990, Dante Ross quittera Elektra quatre ans plus tard. Avant de monter sa propre structure, il donnera pourtant à un nouveau joyau du Hip-Hop les moyens de resplendir à sa juste valeur. Autour de 1992, il rencontre par l'intermédiaire de Bobbito Garcia, une nouvelle fratrie de MC's qui prépare, en marge du Rap Game, sa future domination sur le monde. Son penchant pour les artistes décalés, aimant bousculer les codes établis, lui vient sans aucun doute de ses premières passions pour la musique. Issu du rock, il a déboulé dans le monde du Hip Hop sans aucun a priori et surtout sans être partisan d'aucune chapelle. Pour preuve, à l'époque où 'Protect Ya Neck' change l'histoire du mouvement, ses acolytes A&R vont se déchaîner pour signer sur leurs labels respectifs les 9 MC's. Il s'en suit une surenchère qui fait que le Wu-Tang Clan va hériter d'un des contrats les plus pertinents qu'un groupe ait paraphé jusqu'alors. L'ensemble du Crew est hébergé par Loud; les individus ayant le droit de signer où ils le désirent. Method Man trouve refuge chez Def Jam, Raekwon chez Loud… Dante Ross est le seul à s'intéresser immédiatement à feu Old Dirty Bastard. Dés 1993, il le fait rentrer dans le catalogue d'Elektra. La raison ? «He has the same birthday as me, that was some of the reason I signed him». En réalité, il est fasciné par le comportent de celui qui se fait appeler Osirus. Ses troubles mentaux et son addiction en font un artiste hors normes. Ingérable certes, mais talentueux. Si ça ne paraît pas forcément évident aujourd'hui, il y avait, à la base, une grosse prise de risque à manager un MC qui, lorsqu'il daignait être présent aux interviews, abordait dans la même phrase la numérologie, les ordres que Dieu lui avait transmis et les formes généreuses des groupies. Malgré tout, l'enregistrement du premier album d'ODB se déroule comme dans un rêve. Il faut dire que le tandem RZA et OBD fonctionnait parfaitement… à tel point qu'à part le mastering et les batteries de 'Brooklyn Zoo' il n'y eut rien à changer par rapport à la version démo. "Return To The 36 Chambers : The Dirty Version" rencontre moins de succès que les productions de Method Man ou Raekwon, mais l'album laissa une empreinte indélébile dans le cœur des Hip Hop Heads.

Epilogue : Cinquante à la douzaine

Mais ce n'est pas tout, car Dante Ross a plus d'une corde à son arc. En 1991 arrive chez les disquaires "Future Without A Past", le premier album d'un jeune groupe nommé Leaders Of The New School. Dinco "The Rhymn Scientist" D, Charlie "The Freestyle Wizard" Brown et Busta Rhymes en forment le noyau principal. Ils sont épaulés à la production par DJ Cut Monitor Milo, la tête pensante du Bomb Squad Eric "Vietnam" Sandler et les SD50's. Les SD50's? Un crew de beatmakers, aussi appelé les Stimulated Dummies, qui associe John "The Engineer Gammz" Gamble, Dante Ross et Gee Bee Dajani. Les deux premiers se sont rencontrés lors de l'enregistrement du "Three Feet High And Rising" de De La Soul. John Gamble y officiait comme ingénieur du son (poste qu'il occupera aussi pour KMD, Third Bass, Pete Rock & CL Smooth, Del ou Grand Puba)… Le nom de leur association leur a été directement inspiré par Busta Rhymes. Il aurait un lointain rapport avec leur intense consommation d'herbe. Qu'est ce qui les a réuni? L'amour de la MPC. La rencontre de trois musiciens ambitionnant de dépasser le cadre strict que leur impose leurs fonctions respectives. Ils se font la main en remixant 'Product Of The Environnement' et '3 Strikes 500' parus sur "The Cactus Revisited" de Third Bass. Puis, l'année suivante, ils s'attellent à la réalisation de l'album de Shazzy, une jeune rappeuse nouvellement signée chez Elektra. "A Hip Hop Rapsody" ne défraie malheureusement pas la chronique. Le label laisse la principale protagoniste sur le carreau, mais permet à ses producteurs de continuer leurs travaux sonores. Toujours en 1990, ils produisent les Brand Nubian sur 'Wake Up'. Gee Bee Dajani les abandonne alors qu'ils participent à l'enregistrement de "Mr Hood". Devenu duo, les Stimulated Dummies réalisent un an plus tard les beats de 'Transformers' et de 'International Zone Coasters' pour les Leaders Of The New School, ainsi qu'une partie de "Derelicts Of Dialects" des rappeurs caucasiens. 'Pop Goes The Weasel' sera d'ailleurs leur premier succès en tant que producteurs. En 1992, Dante Ross et John Gamble s'épuisent à modifier le '360° (What Goes Around)' de Grand Puba, et deux morceaux de Del ('Hoodz Comes In Dozen' et 'Made In America') tirés de son premier album sortis quelques mois auparavant. Satisfait par le travail accompli sur ces disques, MC Serch demande alors aux deux B-Boys de participer à la réalisation du LP de Hard 2 Obtain, un groupe qu'il soutient activement. L'enregistrement restera longtemps au fond des cartons de Serchlite Music mais reste encore aujourd'hui un opus hautement recommandable. Une année plus tard, en pleine maturité, c'est au tour de Bobbito Garcia de les solliciter afin qu'ils travaillent pour un artiste que ce dernier vient de recueillir sur Hoppoh, le label qu'il a monté avec Pete Nice. En compagnie des Beatnuts, Dante Ross va ainsi agencer l'architecture sonore d'un des classiques les plus méconnus des Golden Years : "Constipated Monkey" de Kurious. L'échec du disque ne réfreine pas les ardeurs créatrices des SD50's puisque, durant l'année 1995, est publié une nouvelle version du titre de Old Dirty Bastard, 'Give It To Ya Raw', conçu par leurs soins.

Changement de style. Fan de Bruce Springsteen tu étais, fan du Boss tu resteras. Au beau milieu des années 80, Erik Schrody qui débute une carrière de MC croise par hasard la route du polémique rappeur Ice T, qui lui se lance dans le cinéma. Soucieux de ne pas laisser un potentiel émergeant aux mains de manageurs peu scrupuleux, ce dernier va recueillir le jeunot au sein du Rhyme Syndicate Cartel. Devenu Everlast, le prometteur Schrody quitte l'organisation au début de la décennie suivante pour monter, avec quelques autres, un groupe arborant House Of Pain comme patronyme. Pete Rock remixera, quelques mois plus tard, 'Jump Around', un des titres de leur discographie qui a fait le bonheur de la maison de disque les hébergeant à l'époque (qui n'est autre que Tommy Boy). Everlast et Dante Ross, qui se sont connus dans les couloirs du label, vont se découvrir une passion commune pour le rock. En 1996, Erik décide de quitter House of Pain pour se lancer dans une carrière solo. Pour donner vie à ses aspirations créatrices hors normes pour un rappeur, il fait appel à son vieil acolyte des Stimulated Dummies. Ensemble, ils enregistrent un disque, "Withey Ford Sings The Blues", qui tente d'établir un pont entre le blues, la culture Hip Hop et celle spoliée par Elvis Presley. L'album est un succès planétaire, qui sera suivi de deux autres opus dans la même veine. Tous produits par John Gamble et Dante Ross. Nous touchons là à une part spécifique du travail des deux hommes. En quittant Elektra, ils vont fonder leur propre entreprise Stimulated Records. N'ayant plus d'obligations à respecter, ils peuvent suivre librement leur inspiration. Ils continuent à inscrire une partie de leur travail dans une veine rap pure et dure en produisant notamment Sadat X, ou en publiant le premier volume de leur compilation éponyme en 2001, et sur laquelle on retrouve le morceau 'Del Meets The Dummies' (au titre parlant). Mais ils vont aussi collaborer avec des artistes qui eux ne sont pas issus du Hip Hop mais du courant autrefois ennemi, le Rock. Entre 1998 et 2004, ils exercent ainsi leur talent à la fois pour Santana, les Fun Lovin' Crimininals, John Spencer Blues Explosion ou Korn… Les Stimulated Dummies, comme l'on fait les Beastie Boys avant eux, s'évertuent à casser les reins aux vieux mythes qui annihilent toutes tentatives de croisement pertinent ente les guitares et les platines. Tout en brisant le tabou, ils démontrent que le Hip-Hop n'est aucunement une musique fermée, régie par des règles rigides; mais bien une culture se nourrissant des influences les plus diverses.

Elevé dans l'amour de la musique et éduqué par ceux que l'on nomme aujourd'hui les anciens, Dante Ross n'est en rien assimilable à la cohorte des Directeurs Artistiques qui peuplent aujourd'hui les majors. Se foutant royalement du marketing et des parts de marché, il a permis à toute une génération "dorée" d'émerger et de bousculer la donne. C'est sans aucun doute une coïncidence, mais depuis son départ d'Elektra la plupart des disques qui ont marqué le Hip Hop sont issus de labels indépendants. Si le thème de la "mort du rap" est si prégnant dans le débat actuel, c'est peut être aussi dû au fait que la prise de risque artistique n'est plus l'apanage des structures qui disposent de réseaux conséquents et de moyens de communication importants. Comme le disait si bien Company Flow, à l'heure actuelle, un seul salut : "Independant As Fuck".

MelloW
Janvier 2005

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