Dabrye
Two/Three

De Detroit, Michigan, on connaît l'aventure homérique de la Motown, le statut envié de berceau de la techno, l'ascension fulgurante d'un certain Marshall Mathers évadé du Mobile Court nommé 8 Mile Road ou encore, plus récemment, l'intarissable concert de louanges destiné au prolixe défunt local James Yancey, alias J Dilla ou en encore Jay Dee, présent ici aussi. Présent chez Dabrye, dans ce "Two/Three" qu'il clôt par la vigueur de tintements clairs enveloppés d'une rythmique sombre. Dans ce disque cyclique et soigné, entamé par une charge contenue, toute en sobriété de ton. Dabrye donc, beatmaker issu de Detroit, présente suffisamment de dons pour la synthèse et de vision dans le geste pour être peut-être en mesure d'écrire, à terme, un nouveau pan de l'histoire de sa ville.

Mais n'allons pas si vite. "Abolistonist crew, what you wanna do / Catch me above the abyss, let's begin at zero". Ce qui frappe dans ce nouveau disque, sur le papier, c'est la qualité du casting. Une distribution non loin d'évoquer une soirée de gala des années 2000 du hip hop indépendant. Cependant, malgré cela, ce qui frappe à l'écoute est différent : la justesse des interludes instrumentaux ; voilà bien ce qui prime. Ce qui, en définitive, emportera le morceau. L'affaire n'était pourtant pas gagnée d'avance, car l'intervention d'une quinzaine de emcees à de quoi lester plus d'un projet, en le rendant peu digeste. Et de fait, sur des titres comme 'Pressure' ou 'Encoded Flow', l'alliance des voix et des sons ne convainc pas toujours, les deux semblant évoluer sur des lignes parallèles, dans un mélange sec et rugueux.

Ce mélange pourrait faire office de rapide résumé du disque, mais il serait extrêmement dommage d'en rester là. Car la noirceur des sons et des ambiances, évidente, n'en cache pas moins la curiosité artistique et le talent réel de Dabrye pour la précision des effets. Prenez 'Air', titre emmené par le flegme magnétique de MF Doom. Alors que s'égrène un chapelet de paroles obsessionnelles, un griot psalmodiant intervient, soudain interrompu par une alerte industrielle. Des cris de morts-vivants retentissent brièvement. L'exercice suit une structure simple et presque calme. On est happé par ce bruit de clochette étouffé entre des petites déflagrations sans écho. Il se répand une atmosphère d'irrémédiable. A peine remis, nous voilà plongés, cette fois-ci par le seul Dabrye, dans une singulière zone interstellaire. Toute la créativité du beatmaker est convoquée pour faire vivre le morceau instrumental 'Machines Pt. 1', qui réinterprète avec intelligence un échantillon vintage et évoquera les Merveilleuses Cités d'Or aux plus régressifs. Suivent alors vingt secondes de silence presque absolu. A la fin du disque, une nouvelle version du même morceau est proposée, en contrepoint utile.

Le principe de l'album n'est pas révolutionnaire, mais il trouve une nouvelle jeunesse : l'alternance entre raps et instrus fonctionne à plein. Que ce soit dans 'Bloop' avec une apnée de sons futuristes et de samples inversés ou dans l'entêtant 'Jorgy', Dabrye s'en donne à cœur-joie (si l'on peut dire). Dans ce dernier titre, une nappe planante s'installe autour d'une ligne de contrebasse que viennent enjoliver des riffs saturés et trois notes de piano. Magique : de l'ordre de la magie noire. C'est vraiment dans ces intermèdes, qui sont très loin de meubler des cases vides, que se révèle le disque. De ce fait, l'attention qu'on leur porte est grande et le jugement sévère quand il s'agit de les comparer. 'Piano' s'avère un ton en deçà de 'Bloop' avec sensiblement les mêmes recettes. Dans 'In Water', des signaux de sondes mollassones semblent agressés par des coups de fouet.

Néanmoins, le charme subsiste. Même sur 'That's What's Up', où Vast Aire cabotine beaucoup, on se surprend bien vite à le pardonner. "Don't take it personal, that's just the way of the game". Le New Yorkais semble d'autant plus détaché que le rythme concocté par Dabrye, une belle boucle d'accordéon désaccordé, prolonge étrangement l'univers de Cannibal Ox. "Life ain't fair, deal with it / You gonna die anyway, so go get it / I'm a giant, you's a midget". La palette dont dispose Dabrye est large, suffisamment en tout cas pour proposer à chacun des artistes avec lesquels il collabore un écrin adapté à sa prose. Ainsi Beans, sur fond de boîte à rythme et de beat minimal, se montre plutôt en verve. "Cause I wasn't in love, just out of condoms". AG raconte sa vie à une guitare omniprésente, bientôt rafraîchie par un doigt de groove à la Sade. Pour Guilty Simpson, le beatmaker choisit de cultiver le décalage entre un phrasé plutôt hardcore et une production résolument électro, rappelant avec bonheur les expérimentations des derniers albums de Radiohead. Enfin, un sommet indéniable est atteint pour Kadence avec 'Reconsider' et sa bande son de Peplum dévoyée, au balancement imparable…

En somme, ce qui aurait pu être une simple collection de featurings savoureux devient bien une œuvre véritable grâce à l'inspiration du faiseur de rythmes rares qu'est Dabrye et à sa solide cohérence sonique. Supersonique.

Billyjack
Décembre 2006
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Label: Ghostly
Production: Dabrye
Année: 2006

01. The Stand (feat. Wildchild)
02. Air (feat. Doom)
03. Machines Pt. I
04. Encoded Flow (feat. Kadence)
05. That's What's Up (feat. Vast Aire)
06. Tell Dem
07. Nite Eats Day (feat. Beans)
08. Jorgy (w/ Waajeed)
09. Special (feat. Guilty Simpson and Paradime)
10. Bloop
11. Viewer Discretion (feat. Invincible and Finale)
12. Piano
13. Pressure (w/ Waajeed | feat. Ta'Raach)
14. Reconsider (feat. Kadence)
15. Get It Together (feat. Invincible and Finale)
16. My Life (feat. AG)
17. In Water
18. Get Live (feat. Big Tone)
19. Machines Pt. II
20. Game Over (feat. Jay Dee and Phat Kat)

Best Cuts: 'Machines Pt. 1'; 'Reconsider'; 'Jorgy

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